Soins Infirmiers & Informatique est une association infirmière belge qui organise l'échange et la diffusion des connaissances, des acquis et des projets traitant de l'informatique et des soins infirmiers.

Soins Infirmiers & Informatique

Les systèmes d’information infirmiers : des outils de gestion du savoir

Luc Mathieu inf., DBA

Résumé de la communication présentée dans le cadre du congrès international : L’E-nursing… Un clavier pour mieux soigner
21 novembre 2002 à Mons, Belgique



Luc Mathieu
Luc Mathieu
Dans le cadre de cette communication, nous postulons que les systèmes d’information infirmiers sont essentiellement des outils de gestion du savoir. Mais qu’est-ce qu’un système d’information infirmier ? Nous proposons la définition suivante :
Un système d’information qui recueille, stocke, traite, extrait et communique, au moment opportun de l’information normalisée nécessaire sur les patients. Cette information est nécessaire pour la prestation de soins, pour la gestion des soins infirmiers et peut être utile pour la formation et la recherche en soins infirmiers (traduction libre) (Saba et McCormik 1986, dans Saba, 1989, p.84).

Nous entendons discuter des systèmes d’information infirmiers en considérant notamment le cadre conceptuel pour l’étude des systèmes d’information infirmier développé par Graves et Corcoran (1989) et adapté par Bélanger et Grenier (1996). Pour Graves et Corcoran (1989), une donnée est une entité décrite objectivement sans interprétation. D’autre part, l’information est constituée de données qui sont interprétées, organisées ou structurées. Finalement, le savoir est défini comme de l’information qui a été synthétisée sur un patient ou sur un sujet donné, de façon à ce que les interrelations entre les informations soient identifiées et formalisées.

L’adaptation de Bélanger et Grenier (1996) de ce cadre conceptuel explicite davantage le processus de gestion et de traitement. Ils soulignent que :
Le processus de gestion représente l’habilité fonctionnelle à collecter, agréger, organiser, déplacer et représenter les données, l’information et le savoir de façon économique et efficiente, de sorte que ces informations (au sens large du terme) soient utiles aux usagers du système. Le processus de traitement réfère au processus de prise de décision clinique par les infirmières et infirmiers, au processus de découverte et de validation du savoir par les chercheuses et chercheurs, ainsi qu’au processus d’élaboration des théories par les théoriciennes et les théoriciens. Le traitement permet donc une transformation des données ou des informations qui permet de générer un état plus complexe d’organisation ou de signification (p.72).

Les systèmes d’information infirmiers : des outils de gestion du savoir

Comme certains auteurs (Snyder-Halpern, Corcoran-Perry et Narayan, 2001), nous croyons que l’objectif premier des systèmes d’information infirmiers devraient être d’appuyer le travail de gestion du savoir des infirmières. En effet, on peut définir les infirmières comme des travailleuses du savoir puisqu’elles s'appuient sur une quantité considérable d'informations cliniques et sur un savoir très spécialisé pour mettre en application et évaluer les processus et les résultats de leur prise de décision.

Mais qu’entend-on au juste par « gestion du savoir »? Jacob et Pariat (2002) proposent la définition suivante :
…une stratégie visant à structurer formellement le capital de connaissances explicites et tacites d’une organisation/ en lien avec ses orientations stratégiques et ses besoins d’innovation et d’amélioration de compétitivité/ supportée par une infrastructure technologique et organisationnelle/ organisée autour de procédés ou méthode/ avec l’humain comme le premier lieu d’interaction et de création de connaissance.

La recension des écrits sur le concept de gestion du savoir nous amène à constater que plusieurs auteurs font référence aux concepts développés par Nonaka (1994) et Nonaka, Takeuchi et Umemoto (1996) dans leurs écrits. Nonaka (1994) propose une théorie de la création du savoir organisationnel. L'idée maîtresse de la théorie de Nonaka est que le savoir organisationnel est créé à travers une interaction continue entre le savoir tacite et le savoir explicite. Le savoir explicite ou codifié est celui qui peut être transmis dans un langage formel et systématisé. Quant au savoir tacite, c’est celui qui est imprégné dans l’action et qui s’acquiert par l’expérience; il est difficile à communiquer aux autres et à partager.

Pour Nonaka (1994), la création de nouveaux savoirs organisationnels demande de mobiliser le savoir tacite. Il rappelle que ce sont d’abord les individus qui génèrent le savoir au sein des organisations. Une organisation ne crée pas par elle-même du savoir. L’auteur souligne que pour générer du savoir, le rôle de l’organisation consiste à créer des communautés d’interactions pour favoriser l’amplification et le développement de nouveaux savoirs, et ce, à partir du savoir individuel.

Plusieurs auteurs (Alavi, 2000; Gore et Gore, 1999; Holtshouse, 1998; Moss, 1999) soulignent que le but ultime d’une stratégie efficace de gestion du savoir devrait être l’augmentation de la création, du transfert et de l’utilisation de tous les types de savoir organisationnel. Moss (1999) donne en exemple le développement de guides de pratique clinique comme une façon efficace de gérer le savoir dans le domaine des soins infirmiers. C’est précisément ce qu’ont effectué des infirmières de l’Institut universitaire de gériatrie de Sherbrooke (Bourque, Guilbeault et Mathieu, 1999). En effet, depuis plusieurs années, ces infirmières développent des outils de soins, dont des plans de soins guides en s’inspirant largement des concepts de la théorie de Nonaka (1994). Pour développer plus de 140 plans de soins guides, les infirmières de l’IUGS ont procédé comme suit : Tout d’abord, elles ont identifié les principaux problèmes de soins rencontrés dans la pratique gériatrique. Ensuite, elles ont réalisé une recension des écrits pour identifier les objectifs de soins et les interventions les plus efficaces pour chaque diagnostic infirmier. Ce faisant, elles cherchaient à identifier le savoir explicite. Par après, elles ont formé des groupes de travail composés d’infirmières soignantes reconnues expertes en pratique infirmière gériatrique afin de valider les résultats de la recension des écrits. À cette étape, on mettait à contribution le savoir tacite des infirmières pour le rendre explicite. Cette façon de faire rejoint à bien des égards la proposition de French (2000) qui préconise la constitution de cercles de qualité pour favoriser l’intégration des résultats de recherche à la pratique infirmière.

Après que les plans de soins guides eurent été complétés, ils ont été intégrés à la pratique clinique de toutes les infirmières de l’établissement. Afin de faire évoluer ces plans de soins guides, on a mis en place un processus qui assure leur mise à jour régulière aux deux ans. Ce processus de mise à jour des plans de soins guides est très important. En effet, Moingeon et Ramanantso (1995) traitent de la notion de mémoire organisationnelle qui se concrétise par la présence de routines ou de procédures qui reflètent l’apprentissage organisationnel. On peut associer les plans de soins guides à des procédures de soins. Pour ces auteurs, les procédures peuvent être positives puisqu’elles permettent d’agir efficacement. Elles peuvent aussi être négatives, si elles font en sorte de freiner l’identification de façons de faire innovatrices et plus efficientes. Glasser (1998) insiste aussi sur l’importance d’évaluer la qualité du savoir qui est généré et géré au sein de l’organisation.

Snyder-Halpern et al. (2001) ont identifié quatre rôles de l’infirmière travailleuse du savoir:
1- Collectrice de données : l'infirmière recueille des données cliniques qui sont des entités discrètes décrites objectivement sans interprétation.
2- Utilisatrice de l'information : l'infirmière interprète et structure les données cliniques en information qui peut être utilisée pour guider la prise de décision clinique.
3- Utilisatrice du savoir : l'infirmière relie les informations sur un usager au
domaine du savoir afin d'interpréter l'information clinique.
4- Constructrice du savoir : l'infirmière regroupe des données cliniques et génèrent des modèles, des tendances parmi les usagers. Ces relations sont comparées au savoir existant.

Jusqu’à présent, nous constatons que la plupart des investissements québécois dans l'informatisation des mécanismes de prise de décision des infirmières se sont faits dans les systèmes qui supportent le rôle de cueilleur de données du travail du clinicien. Cette situation, si elle perdure, peut devenir un frein important à l’intégration des systèmes d’information infirmiers dans la pratique des infirmières. En effet, si les systèmes d’information cliniques développés cantonnent principalement les infirmières dans le rôle de collectrice de données, elles risquent de boycotter l’utilisation de ces systèmes qui ne les appuient pas dans les rôles plus complexes de la gestion du savoir clinique, soit d’utilisateur de l’information et plus particulièrement les rôles d’utilisateur et de constructeur du savoir. En ce sens, Snyder-Halpern, Corcoran-Perry et Narayan (2001) font remarquer que les infirmières qui doivent consacrer beaucoup de temps aux rôles de collectrice de données et d'utilisatrice de l'information vivent une augmentation du fardeau de la gestion de l'information. Cette situation fait en sorte que ces infirmières manquent d'occasions, par manque de temps, pour exercer les rôles plus complexes d'utilisatrice du savoir et de constructrice du savoir. Les mêmes auteurs font aussi valoir que les infirmières ont de la difficulté à exercer le rôle d'utilisatrice du savoir lorsqu'elles ne disposent pas de données cliniques et des liens avec le domaine du savoir adéquats sur leurs lieux de travail. Cette carence entrave le transfert du savoir et son utilisation dans la pratique clinique. Ainsi, il serait plus pertinent et avantageux de développer des systèmes d’information infirmiers qui appuient les professionnels de la santé dans leur processus de prise de décision où l’accès au savoir constitue un enjeu fondamental.

Pour ce faire, la profession infirmière se doit de débattre et prendre position au regard de l’enjeu de la normalisation des données infirmières. Un des problèmes majeurs identifié, par plusieurs auteurs, dans les systèmes d’information infirmiers existants, veut que l’information saisie et traitée soit limitée, mal organisée et mal structurée, ce qui en affecte la qualité. Renner et Swart (1997) résument bien la problématique : « L’accès et l’utilisation de données informatisées sur le patient demeurent difficiles en raison du manque de normalisation des définitions, des codes, des classifications et de la terminologie de l’information sur la santé » (traduction libre) (p. 7). Dans le même sens, Graves et Corcoran (1989) mettent en évidence le besoin, peut-être le plus important à examiner par les infirmières en matière de système d'information, soit la qualité des données à saisir et, plus précisément, la nature de ces données. Ces auteurs résument bien la situation : « L’enjeu le plus urgent concernant les systèmes d’information infirmiers est la modélisation des données infirmières… De multiples et éclectiques cadres de référence pour la profession et pour les systèmes de classification qui ne représentent pas la globalité de la profession infirmière freinent le développement des systèmes d’information infirmiers » (traduction libre) (p. 5).

L'état de situation relatif aux systèmes d'information clinique pour les infirmières au Canada anglais et au Québec ne diffère guère de ce qui est rapporté dans les écrits américains. Les systèmes d'information qui prétendent être des systèmes d'information pour les infirmières sont des systèmes qui gèrent essentiellement des données clinico-administratives. Ils n'appuient pas les infirmières dans leur processus de décision et ne leur donnent pas accès à des connaissances cliniques. L'Association des infirmières et des infirmiers du Canada (1998) fait le constat suivant à cet égard :
Il n'y a pas de système général, national, provincial/territorial pour recueillir, garder et consulter l'information en utilisant des éléments de données particuliers qui reflètent les soins infirmiers. Cela signifie que dans les systèmes d'information actuels, nous ne saisissons pas:
- ce que font les infirmières;
- les soins infirmiers reçus par les patients dans la plupart des contextes de soins de santé;
- les effets de la pratique infirmière sur les résultats pour les patients;
- les soins infirmiers dans un seul contexte ou tous les contextes (p. 5).




Références bibliographiques

1. Alavi, M. (2000). Managing organizational knowledge. In R.W. Zmud (dir.), Framing the domains of IT management : projecting the future through the past. (p. 15-28). Oklahoma City : University of Oklahoma Press.
2. Association des infirmières et des infirmiers du Canada (AIIC). (1998). L'information sur les soins infirmiers et la santé. Vers un consensus sur les éléments de données sur les soins infirmiers. Guide. Ottawa. Association des infirmières et des infirmiers du Canada.
3. Bélanger, G. et Grenier, R. (1996). L'informatisation des soins infirmiers : À la recherche d'un idéal ! Canadian Journal of Nursing Research, 28(2), 67-84.
4. Bourque, M., Guilbeault, J. et Mathieu, L. (1999). Les plans de soins guides en soins infirmiers : pour l'autonomie des personnes âgées. In R. Hébert et K. Kouri (dir.), Autonomie et vieillissement, 202-212. Actes des échanges cliniques et scientifiques sur le vieillissement de l’Institut universitaire de gériatrie de Sherbrooke, Sherbrooke, 23-25 septembre 1999. Édisem
5. French, P. (2000). Evidence-based nursing : a change dynamic in a managed care system. Journal of Nursing Management, 8, 141-147.
6. Glasser. Perry. (1998). The knowledge factor. [Version électronique] CIO Magazine,1-9.Saisiede www.cio.com/archive/010199_know_content.html
7. Gore, C. et Gore, E. (1999). Knowledge management : the way forward. Total Quality Management, 10(4/5), 554-560.
8. Graves, J.R. et Corcoran, S. (1989). The study of nursing informatics. Image-the Journal of Nursing Scholarship, 21(4), 227-231.
9. Holtshouse Dan. (1998). Knowledge research issue. California Management Review, 40(3), 227-280.
10. Jacob, R. et Pariat, L. (2002). Savez-vous vraiment ce que vous savez ? Gestion des connaissances et compétitivité des entreprises. Réseau CEFRIO, 3(2), 3-7.
11. Moingeon, B. et Ramanantso, B. (1995). Comment rendre l'entreprise apprenante. L'expansion management review, 96-103.
12. Moss, M.T. (1999). Management forecast. Optimizing the use of organizational and individual knowledge. Journal of Nursing Administration, 29(1), 57-62.
13. Nonaka, I. (1994). A dynamic theory of organizational knowledge creation. Organization Science, 5(1), 14-37.
14. Nonaka, I., Takeuchi, H. et Umemoto, K. (1996). A theory of organizational knowledge creation. International Journal of Technology Management, 11(7/8), 833-845.

15. Renner, A.L. et Swart, J.C. (1997). Patient core data set. Standard for a longitudinal health medical record. Computers in Nursing, 15(2), 7-13.
16. Saba, V. (1989). Chapter 16. Nursing diagnosis in computerized patient classification systems. In NANDA Classification of nursing diagnosis. Proceedings of the eight conference, 1989.
17. Snyder-Halpern, R., Corcoran-Perry, S. et Narayan, S. (2001). Developping clinical practice environments supporting the knowledge work of nurses. Computers in Nursing, 1(1), 17-23.


Mathieu L.
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1.Posté par PETIT BREUILH Delphine le 28/10/2005 19:39
j'ai trouvé votre article trés intéressant. félicitation. je me suis intéressé à ce sujet car je suis en train de réaliser mon travail de fin d'étude, sur l'impact du passage de l'information de l'infirmière lors d'un transfert d'un service à l'autre sur la continuité des soins . si toute fois vous avez des référence bibliographique à ce sujet pouvez vous me les faire parvenir. en vous remerciant par avance veuillez recevoir mes salutations distinguées

2.Posté par Stéphane, webmaster le 29/10/2005 08:09
Delphine, à toute fin utile, voici l'adresse de Luc Mathieu:
luc.mathieu@usherbrooke.ca


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